LA SAGA DU DEJJ
Par Edmond Elalouf
Officiellement inauguré en mars 2000, le Centre communautaire de Paris-La Fayette est le benjamin des « enfants » d’Edmond Elalouf, son président. Qu’il n’en soit pas peu fier, on le comprend. D’autant que cette réalisation marque le couronnement d’une carrière tout entière consacrée à l’éducation populaire, à la culture, et au renouveau en profondeur du judaïsme français. Et cette carrière c’est à Fès, au Maroc, qu’elle commence, avec le Département d’éducation de la jeunesse juive, le DEJJ.
« Au début des années 60, c’est tout naturellement vers le DEJJ que les responsables du FSJU, Julien Samuel et Adam Loss, se tournent pour organiser d’abord très concrètement l’accueil et le loisir des enfants et adolescents venus d’Algérie durant l’été 1962. Et c’est ainsi que 100 animateurs viennent du Maroc qui en car, qui en avion pour s’occuper de ces premiers centres aérés.
Nous avions une fonction non simplement d’accueil, mais de rassemblement. Il fallait faire la communauté du plus grand nombre, pas une communauté séparée entre religieux et non religieux, sionistes et non-sionistes. Théo Klein, premier président du Centre communautaire, a été le lien entre nous et la communauté française. Il avait reconnu chez nous la capacité à susciter des cadres. Imaginez une communauté qui n’a pas d’animateur, et un groupe qui arrive avec 100 animateurs ! Cela a été l’apport du judaïsme marocain : l’éducation, la jeunesse, les cadres. C’était essentiel, car où pouvaient bien aller les jeunes juifs qui n’étaient ni Éclaireurs, ni membres de mouvements haloutsiques, ni étudiants ?
Lorsqu’on a ouvert le centre communautaire, nous avons intégré trois grands cercles d’étude qui étaient dans la philosophie du DEJJ : un cercle sur la bible animé par Manitou, un cercle d’étude sur l’histoire juive animé par Josy Eisenberg, un cercle sur la sociologie et l’histoire communautaire animé par Kurt Niedermayer. Nous apportions dans les centres communautaires, cette idée que c’était un lieu d’enseignement et de formation, pas seulement un lieu de rencontre. Et nous y ajoutions ensuite l’enseignement de l’hébreu puisque vous n’êtes pas sionistes ? »
Et lorsqu’on a créé une synagogue, des gens du Consistoire, nous ont dit : "Pourquoi faites-vous une synagogue, vous n’êtes pas religieux ?"
Mais c’était cela les centres communautaires : une soif de connaître et faire partager toutes les dimensions de l’être et du devenir juifs.
Le judaïsme que vous connaissez aujourd’hui, où il est évident que la nourriture est casher, que le shabbat et les fêtes sont respectés : tout cela aussi est notre apport. En somme, nous apportions au judaïsme français un contenu que jusque-là il n’avait pas ou n’avait plus. C’est sans doute, là aussi, l’apport principal des Juifs marocains. Toutefois, nous ne sommes jamais présentés comme des "Marocains". À partir du moment où nous étions ici, nous étions chez nous. Nous faisions partie de la grande Communauté. Le second point, c’est l’impact que nous avons eu sur des publics éloignés de la communauté, et en particulier les jeunes. Dans le cadre du DEJJ, par exemple nous avons eu une période très importante où beaucoup de jeunes ashkénares sont venus à nous dans ce qu’on appelait la JAC, la Jeune action communautaire. Pourquoi le DEJJ et les centres communautaires ont-ils connu ce succès ? Parce que notre méthode, c’était de créer entre "usagers" et professionnels, les conditions d’un encadrement, d’un militantisme qui se fabriquait à l’intérieur de groupes comme la JAC. À côté de la fonction de contenu, à côté de l’enseignement, nous mettions les futurs cadres en situation de formation. Quand un jeune commence à 18-19 ans, il est apte à 30-40 ans, si l’occasion se présente, à assumer des responsabilités dans la communauté. Même s’il n’a pas eu de formation théorique structurée, il a vécu des situations. Un autre résultat important, c’est que les jeunes gens du DEJJ et du centre communautaire, se sont rencontrés et mariés ici, des femmes et des hommes qui grâce à nous ont en partie la même histoire. Nous avons eu les parents, les enfants et, aujourd’hui, les petits-enfants.
Demain
Le profil du futur responsable communautaire, quel que soit son niveau, je le vois comme quelqu’un d’ouvert sur les autres, qui a des connaissances, qui est intégré dans la Cité et socialement et intellectuellement. Il doit aussi pouvoir exprimer un point de vue juif sur l'exclusion ou les banlieues, etc. Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des autorités intellectuelles. On aimerait entendre davantage les voix d’un Ady Steg, de Théo Klein, de David de Rothschild, du grand-rabbin Sirat. Le Fonds social a d’énormes atouts considérables. Sa force tient surtout à sa capacité d’être en mutation permanente. Il faudrait enfin qu’on réfléchisse à la structure de la communauté qui s’est peut-être un peu ossifiée avec des fonctions spécialisées qui risquent de devenir des cloisons. »
Extrait du livre
LES 50 ANS DU FSJU - Page 134