LE DEJJ AU BLANC-MESNIL :
Du déracinement à la renaissance
Tout a commencé à l'époque la plus sombre et la plus déconcertante de notre jeune existence : nous venions à peine de quitter notre cher « Tunis », le cœur lourd de nostalgie. Après les vacances de Pâques, nous avons fait notre rentrée dans un lycée austère, aux murs de briques rouges, encore plus morose sur le plan humain et social qu'il ne l'était de l'extérieur.
J'avais alors 15 ans et ma sœur Jocelyne 14 ans. Nous étions perçues comme ces « Africaines » venues d'ailleurs, que l'on imaginait sans doute manger avec les doigts. Était-ce cette stigmatisation latente qui nous faisait refuser d'aller à la cantine le midi ? Préférait-on la chaleur rassurante du foyer ? Un jour, l'assistante sociale nous proposa gentiment de déjeuner dans son bureau, mais nous avons décliné avec politesse. C'est ainsi que s'acheva cette première année scolaire, jusqu'à ce que cette même assistante sociale nous convoque de nouveau pour nous annoncer une nouvelle inattendue : nous devions partir, ma sœur et moi, en vacances à Nice.
Notre premier réflexe fut un « non » catégorique. Madame Teboul insista alors avec bienveillance :
« Dites à vos parents que vous partez à Nice pour trois semaines, dans un camp de vacances casher. »
Stupéfaites mais curieuses, nous avons pris la route en ce mois de juillet 1965 pour le camp du DEJJ à Levens — non pas exactement Nice, mais un lieu absolument extraordinaire. Là-bas, sous la guidance éclairée de Haïm Shiran qui veillait patiemment sur nous, nous avons énormément appris et grandi. Nous avons retroussé nos manches pour construire un amphithéâtre, vidé à la force des bras la terre qui comblait une piscine, tracé une route et participé à un camp volant de deux jours dans la montagne. Nous avons même rallié Nice à pied, parcourant 24 kilomètres depuis Levens : réveil à 3 heures du matin, arrivée à 7 heures pour une trempette mémorable dans l'eau glacée de la Méditerranée, puis retour avant 8 heures pour devancer la chaleur écrasante du soleil.
Mais par-dessus tout, au-delà de l'effort physique et du dépassement de soi, nous y avons appris les prières, découvert les chants en hébreu, et pris pleinement conscience d'une chose fondamentale : nous avions en nous la capacité de réaliser tout ce que nous entreprenions.
Le 1ᵉʳ janvier 1966, notre famille a emménagé au Blanc-Mesnil, dans un appartement flambant neuf au cœur d'un quartier récent. Dès le premier vendredi soir, bravant un vent glacial et la neige, mon père décida de se rendre, le long d'une route départementale, à la synagogue, située à 35 minutes de marche. Je l'ai accompagné. À notre arrivée, il fut accueilli comme le Messie : ils n'étaient que neuf fidèles, et la présence de mon père permit de compléter le minyan. Un mois plus tard, c'est dans ce même lieu de rassemblement que je fis la rencontre de deux jeunes extraordinaires qui allaient devenir mes précieux amis : Claire Hasson Tordjman et Richard Chouraqui. Et là, ils me demandent si j'ai entendu parler du DEJJ. Il fallait absolument créer une antenne locale au Blanc-Mesnil ! Dès la semaine suivante, ma sœur et moi avons arpenté les cités environnantes. Dès qu'un nom de famille à consonance adéquate apparaissait sur une boîte aux lettres, nous y glissions une invitation pour un Oneg Shabbat prévu le samedi suivant à la synagogue, située au 19 rue de l'Aviation. Le jour J, c'est dans le garage de la synagogue que j'attendais avec une immense impatience… Et les enfants sont arrivés !
Pour Pourim, le DEJJ a organisé une grande fête. Intrigués et curieux de découvrir qui étaient ces encadrants qui s'occupaient de leurs enfants, les parents sont venus nombreux. Conquis par cet enthousiasme, ils sont presque tous devenus de nouveaux fidèles réguliers, et le problème récurrent du manque de minyan s'est définitivement envolé.
Les activités se sont alors multipliées et diversifiées : les sections de la JAC (Jeunesse Action Communautaire) et des Pionniers ont vu le jour, accompagnées de sorties financées par la communauté pendant les fêtes. Un jour, nous sommes partis à Paris avec une vingtaine d'enfants pour assister à la comédie musicale Un violon sur le toit, avec l'acteur Topol. Arrivés au théâtre, nous visions les places les plus modestes, à 15 francs au 6ᵉ étage. La caissière nous demanda de patienter dix minutes… Et à notre grande surprise, les portes se sont ouvertes pour nous installer directement au premier rang ! À la fin du spectacle, les enfants, émerveillés, voulaient tous un autographe de la star. Faute de papier, Topol a généreusement signé au dos de leurs cartes de famille nombreuse.
En 1967 éclata la guerre des Six Jours, précisément au moment où je passais les épreuves du baccalauréat. Entre deux examens, je me précipitais au kiosque à journaux pour dévorer avec angoisse les dernières nouvelles. Au mois de juillet, je suis partie en stage à la Tour de Mare, lieu où j'allais faire la connaissance de mon futur beau-frère Jojo Smadja et de son inséparable banjo. Dès la rentrée de septembre, le DEJJ nous a réservé une formidable surprise : l'ouverture d'un oulpan d'apprentissage de l'hébreu, directement au Blanc-Mesnil.
L'année suivante, lors des événements de Mai 1968, le pays s'est retrouvé paralysé : transports à l'arrêt, crèches fermées, alors même que les gens devaient continuer à travailler. Notre communauté a fait preuve d'une organisation exemplaire en installant des panneaux d'affichage pour coordonner des covoiturages solidairement organisés. Nos jeunes ont également pris leurs responsabilités en devenant moniteurs au centre ALFA. Après les vacances, en reconnaissance de cette précieuse action citoyenne menée au service de tous les habitants, la municipalité nous a offert un local dédié : un appartement de deux pièces dans un immeuble neuf, très bien situé.
Aux sections des Pionniers et de la JAC se sont rapidement ajoutés des jeunes plus âgés, friands de surprise-parties. La communauté s'affirmait de jour en jour, à tel point qu'il fallut agrandir la synagogue. Bientôt, d'autres communautés des environs sont venues à notre rencontre, curieuses de comprendre les clés d'une telle réussite.
À la fin de l'année 1969, alors que je me trouvais en stage à Boltigen, un événement historique marquait les esprits : l'évasion spectaculaire des vedettes de Cherbourg vers Israël !
Mes « enfants » du mouvement avaient bien grandi. Le Pourim suivant fut entièrement pris en charge et organisé par leurs soins. La qualité exceptionnelle de la représentation — qu'il s'agisse des chants, des danses ou des sketches — me laissa tout simplement sans voix. C'est à ce moment précis que j'ai su, avec une profonde fierté, que je pourrais leur passer le flambeau d'ici peu.
Sur le plan personnel, je travaillais tout en continuant à perfectionner mon hébreu au DEJJ. Cet apprentissage me tenait à cœur : il devait me garantir une intégration réussie dès le premier jour de mon Alyah. Pour des raisons indépendantes de ma volonté, j'ai finalement quitté Le Blanc-Mesnil en 1973.
Je souhaite exprimer toute ma gratitude et rappeler ici les noms de celles et ceux qui ont exercé une influence immense, bien que discrète, sur le succès du DEJJ au Blanc-Mesnil :
· Le Rabbin Lelouche ;
· Monsieur Lilti, président de la communauté, qui orchestrait d'une main de maître toute la logistique des activités ;
· Richard Chouraqui, notre précieux représentant auprès du DEJJ de Paris ;
· Mon cher beau-frère Jojo, toujours présent et très actif lors de toutes nos fêtes ;
ainsi que l'ensemble des enfants et de leurs parents, parmi lesquels la merveilleuse Annie Seban, les trois adorables sœurs Bensoussan, et le si gentil Gérard Guenoun.
Parmi les rencontres marquantes que j'ai eu l'honneur de faire au DEJJ, je suis très fière d'évoquer Edmond Elalouf, qui avait pris l'initiative d'appeler son frère Élie en Israël pour faciliter mon acclimatation sur place, ainsi que Rikki Sarfaty, qui cachait un cœur d'ange sous des dehors parfois sévères.
Au fil de cette aventure, j'ai également eu le privilège de croiser des figures éminentes telles que Ralph Sultan, le Rav Léon Askénazi dit Manitou, Lynclair le Big Boss du DEJJ, et même Shimon Peres...
Huguette Simha DARMOUNI ROSENSTOCK
DEJJ Le Blanc-Mesnil