LEVENS, 1964
L’ÉTÉ DE L’ENVOL
Le Temps de la Préparation
De septembre 1963 à juin 1964, une effervescence particulière s’empare du DEJJ. Dans chaque délégation régionale, le recrutement et la formation des cadres s’accélèrent. Entre les activités hebdomadaires et les fêtes juives, nous nous préparions, fébriles, à une mission de taille : offrir un refuge de joie et des vacances de rêve à des milliers d’enfants.
À l'approche de l’été, l'inquiétude se lisait sur le visage des mères. Elles frappaient à la porte du FSJU, cherchant un horizon pour leurs enfants. Très vite, nos délégués devinrent bien plus que des organisateurs ; ils se firent assistants sociaux, jonglant avec les aides et les bons de vacances pour qu’aucun enfant ne soit laissé sur le quai. Pour beaucoup, la solidarité était telle que les vacances n'auraient même pas le prix d'un franc symbolique.
L’Envol vers l’Aventure
Juillet 1964 : c’est le grand départ. Les gares résonnent de cris et de promesses. Pour ces enfants, c’est souvent la première fois que le paysage défile derrière la vitre d’un train ou d'un car. Direction Boëge en Haute-Savoie, et surtout Levens, ce village médiéval des Alpes-Maritimes, perché comme un nid d’aigle à 600 mètres d'altitude, entre ciel et Méditerranée. Nous étions à moins de 20 km de Nice ou de Villefranche-sur-Mer.
Là-bas, sur un éperon rocheux entouré de plusieurs hectares de verdure, nous avons bâti notre royaume éphémère. Un village de toile sur une colline en terrasses. Nous dormions sur des lits de camp, pieds en bois et toile de jute, rescapés de la guerre, offerts ou prêtés, disait-on, par un certain Gilbert Trigano.
La Vie au Camp : Entre Dénuement et Splendeur
L'organisation était rustique mais habitée par une âme immense. Les anciens scouts construisaient des latrines en bois qui sentaient fort le crésyl chaque matin. L’eau manquait parfois, transformant les douches en un luxe rapide et minuté, compensé par l'arrivée salvatrice de bouteilles d’eau minérale.
Mais au sommet de la colline, il y avait Larbi. Ce grand gaillard venu du Maroc était le cœur battant du camp. Dans sa cuisine, le seul bâtiment en dur, il s’affairait avec une gentillesse extrême. Il ne préparait pas seulement des repas ; il cuisinait des saveurs, des souvenirs.
Sous la direction d'«Autruche», figure infatigable en short kaki et Pataugas, ou sous la houlette de Jean-Claude et Sylvain chez les Pionniers, chaque journée était une découverte. Nous partions en excursion vers Nice ou Monaco, en explo vers Tourrette - Levens, serrant contre nous nos sacs en papier Kraft contenant le précieux festin : un sandwich au poulet, une tomate croquante, un concombre et un fruit.
La Magie du Chabbat
Le vendredi après-midi, une métamorphose s’opérait. Il fallait se « chabbatiser », fêter , célébrer le Chabbat. On retirait la poussière de la semaine, on enfilait sa plus belle chemise blanche.
Le soir venu, après le Kiddouch et le Motsi, la magie du Chabbat s’opérait. Les salades succulentes de Larbi et son couscous marocain nous transportaient instantanément à la table de nos mères. Puis, les chants s'élevaient. Nous chantions à tue-tête, du réveil jusqu'à la veillée, gravant chaque mélodie dans nos mémoires pour l'éternité. Pour beaucoup, c'était là le premier contact avec la prière, une découverte douce et chantée de leur identité juive.
L'Héritage d'une Génération
Au fil des semaines, le camp prenait vie : les mâts s'érigeaient, les tours de guet en bois défiaient le ciel, et les structures de cordages — nos fameuses « PH – parabole- hyperbole » — dessinaient des courbes géométriques dans le paysage.
Nous avons appris l'autonomie en rangeant nos valises, mais nous avons surtout appris l'autre. Des liens se tissaient, transformant les animateurs en grands frères et les inconnus en amis de toujours.
Quand l'heure du départ a sonné, les sourires se sont mêlés aux larmes. On s'échangeait des adresses griffonnées sur des bouts de papier, jurant de ne jamais briser ce fil invisible né sous le soleil de Levens.
C'étaient les souvenirs d'une génération. C'était l'été où nous avons grandi ensemble, l’été où nous avons commencé à prendre des responsabilités, l’été où le DEJJ a pris son envol.
Jean-Claude BENSOUSSAN
DEJJ Lyon
Novembre 2025