UN ÉTÉ LÉGENDAIRE À LA TOUR DE MARE
Avec le temps les souvenirs s’estompent. Les noms ne reviennent pas, mais il reste toujours quelque chose qui s’appelle la nostalgie de notre adolescence.
J’avais 15 ans. L’année scolaire allait bientôt s’achever. Mes parents m’ont annoncé « Cet été tu iras en camp de vacances avec le DEJJ à Fréjus, au bord de la mer » Ils avaient ajouté « Au DEJJ tu baigneras dans une ambiance juive, au milieu de jeunes garçons et filles de ton âge ».
Je suis dans le car qui nous conduit par la Nationale 7 à La Tour de Mare, banlieue de Fréjus où est organisé notre camp de vacances.
Le car est bondé de jeunes garçons et filles que je ne connais pas et avec qui je vais partager trois semaines de vacances.
Des pensées me bercent au fil des kilomètres. L’odeur des pins parasols et des chênes lièges, le chant des cigales, la luminosité, la chaleur de l’été et les plages de la Côte d’Azur. Est-ce que ces plages ressemblent à celles de mon pays natal ?
Il me tarde d’aller me baigner.
Le car nous dépose à proximité d’une pinède. Les monos nous invitent à récupérer nos valises et nous rendre au réfectoire pour nous désaltérer, apprendre à quel groupe nous sommes affectés, où se trouve notre tente « barnum » pour y déposer nos valises (c’est quoi barnum ?) et revenir dans trente minutes à ce même réfectoire pour prendre connaissance du programme qui nous attend.
Sous la tente c’est la découverte des lits de camp, des draps et couvertures. « Il faudra apprendre à faire son lit au carré » nous dit le mono qui nous accompagne. Il s’appelle Yves. Il est à peine plus âgé que nous.
Un grand personnage, sans doute le chef du village, Salomon Abitbol, « Autruche » de son nom de totem nous décrit le programme quotidien. Réveil à 7h. Office non obligatoire à 7 h 30. Petit déjeuner de 8 h à 9 h. Rendez-vous au centre du campement à 10 h Il faudra s’aligner par équipe autour du mât de rassemblement. Un programme strict !
Les premiers jours, les monos nous enseignent les règles de vie en communauté. Ça commence à être intéressant quand mes jeunes compagnons se risquent à lancer des blagues, à se moquer des installations, à réclamer une baignade en mer.
Au fil des jours, je découvre le camp. À l’entrée un bâtiment en dur, c’est le bureau de la direction, le PC ; au centre du campement un petit local également en dur, c’est d’infirmerie (l’infirmier se promène toujours en blouse blanche, c’est son uniforme, c’est un étudiant en médecine) et puis une grande salle en dur, le réfectoire.
La première veillée après dîner se déroule autour du mât de rassemblement. Deux monos jouent de la guitare pendant qu’un troisième nous enseigne les paroles d’un chant en hébreu. Après une, puis deux puis trois répétitions nous arrivons à chanter harmonieusement. On enchaine avec des chants plus connus. L’ambiance monte. On a trouvé nos marques. Certains sont allongés à même le sol. La journée a été longue. Nous sommes fatigués. Le chef du village nous annonce que nous irons nous baigner le lendemain après le rassemblement de 10 h et retour à la base à 17 h. Au retour douche. A 18 h 30, diner suivi d’un ciné-club en soirée.
Le lendemain, effervescence dans le camp après le petit dej ; le car est là ; il nous attend. Nous le prenons d’assaut. Les filles se mettent à l’avant, les garçons au fond du car pour chanter et mettre de l’ambiance. L’un est venu avec sa guitare, un autre avec un ballon de football.
La plage est profonde, pas de matelas, ni parasols. Nous nous installons sur nos serviettes de bains. Il faudra veiller à se protéger du soleil, chapeau et crème à bronzer. Les garçons commencent par une partie de foot, rien d’original. Après avoir bien transpirés ils se jettent à l’eau et invitent les filles à les rejoindre. Que c’est agréable de se rafraichir dans cette eau de mer, pas de vagues, ambiance festive. La journée est longue sous la chaleur. Vivement le retour au camp et la douche bien fraîche.
Le sur lendemain l’Explo « Découverte de La Tour de Mare ». On se dirige vers le château d’eau, le point le plus élevé du domaine. Un Observatoire. Du château d’eau part la Via Aurélia en direction de Fréjus, cette avenue est pavée comme à l’époque romaine. Un petit train reliait autrefois La Tour de Mare à Fréjus.
Bon, je ne vais pas vous mentir, quand mes parents m'ont dit "Tu pars avec le DEJJ, en camp de vacances à Fréjus", j'avais un peu peur de me retrouver avec des animateurs qui font des danses de canards toute la journée. Finalement ? C'était le feu
Tous les jours, nos animateurs nous proposaient des temps forts.
Les sorties : Elles ont été nombreuses. A Monaco, à Nice et bien entendu à Saint Tropez où nous guettions l’arrivée soudaine de Brigitte Bardot.
Les journées : C’est là que tout se passe. Entre les offices parfois commentés, les rangements de nos tentes, le lavage de nos vêtements, les jeux de piste, les courses d’orientation, les parties de ballons prisonniers, les ateliers créatifs avec Ralph Sultan. Pas une minute de répit.
La Plage : On y était quasiment tout le temps. Beach-volley, foot, baignades interminables et, bien sûr, les coups de soleil parce qu'on oublie toujours de remettre de la crème.
Les Soirées : après le dîner, nous étions invités à des cours de pensée juive avec des enseignants hautement qualifiés utilisant un langage accessible, entremêlé d’humour, exprimant une pensée profonde formulée simplement. Le staff organisait également des conférences, des débats ouverts et parfois passionnés, des enseignements sur l’histoire récente d’Israël, des projections de film documentaire. Les veillées sous les étoiles, les chants accompagnés à la guitare, et la boum de fin de séjour où tout le monde se prend pour une star, on n'a pas dormi beaucoup.
Le Chabbat : Qui n’a pas passé un Chabbat dans un camp du DEJJ ne peut pas comprendre la joie intérieure ressentie, le lien avec nos racines juives retrouvées. Ça commence le vendredi après-midi Une métamorphose s’opère pour accueillir le Chabbat. Il faut se « chabbatiser », fêter, célébrer le Chabbat. On retire sous la douche la poussière de la semaine, les garçons enfilent leur plus belle chemise blanche, les filles leur plus belles robes. On se retrouve tous à l’office, en plein air. Les garçons chantent à pleine gorge des « piyoutim » notamment le célèbre Lekha Dodi
Le soir venu, après le Kiddouch et le Motsi, la magie du Chabbat s’accomplit.
Les salades succulentes du chef cuistot « Larbi » et son couscous marocain
nous transportent instantanément à la table du Chabbat. Entre deux plats les
chants s'élèvent. Des chants de Chabbat que je ne connais pas. Je vais les
apprendre au fil des semaines en particulier « Ki Éshméra Chabbat » - Car si
je garde le Chabbat- Je les chanterais à la maison. J’ai appris aussi à réciter
le « Birkat Hamazone » Nous chantions à tue-tête, gravant chaque mélodie
dans nos mémoires pour l'éternité. Pour beaucoup, c'était là le premier contact
avec la prière, une découverte douce et chantée de leur identité juive.
L’ambiance : C’est vrai au début, on s’est regardé tous un peu de côté sous les tentes. Et
puis, après trois jours à manger de la macédoine, des pâtes à l'eau et à rigoler pour des
bêtises, on devient inséparables. Ceux de mon groupe venaient de partout : Paris, Lyon,
Toulouse, Marseille, Nice et même un mec qui venait d’Angleterre. À la fin du séjour on s’est
échangé nos adresses et promis de se revoir l'année prochaine.
J’ai le sable encore coincé dans mes chaussures et les larmes sous les paupières. J'ai perdu ma casquette préférée, mais franchement, cet été 67 à La Tour de Mare avec le DEJJ, c’était légendaire.
Jean-Claude BENSOUSSAN
DEJJ Lyon